La victime et son souffre-douleur
L'image est tentante. Les larmes d'une mère ayant perdu sa fille lors d'un accident de la route. Une jolie jeune fille ayant encore une longue vie devant elle encore. Une vie qui s'est achevé à cause d'un salaud. Des types comme ça faudrait les foutre tous au trou.
L'image est tout aussi belle. Une mère pleure son enfant. Celui-ci était là au mauvais endroit au mauvais moment. Un panneau de basket lui est tombé dessus. Mais quels sont les idiots qui ont laissés les enfants joués seuls dehors? Il faudrait les foutre au trou.
Difficile aujourd'hui de ne pas tombé au cours d'un JT sur l'un de ces cas de figures. Sur l'une de ces histoires. Et puis de l'empathie qu'elles amènent.
Qu'importe si le chauffeur n'avait aucunement voulu son acte, si il se repassera le film de ces quelques secondes toutes sa vie, si à jamais il restera marquer. Il n'a pas le droit de citer.
Car ce n'est malheureusement que trop le cas, notre point de vue n'est borné que sur l'un des points de vue. (généralement la famille de la victime, qui n'a rien vu certes mais dont l'étalage de sa douleur est plus criant de vérité que n'importe quelle réelle reflexion.)
Loin de moi, l'idée de cracher sur les associations du type "Association des familles des victimes des accidents de la route" (ce serait trop facile, il est vrai) ni sur celle du type "protection à l'enfance" (qui en aseptisant tout, ne parviendront qu'à créer des individus mous du bulbe) mais il est bon de rappeler que chaque intervenant ne donne que sa version des faits (n'a t-on jamais vu un tribunal jugés seulement sur les propos de l'accusateur?) et c'est malheureusement quelque chose qui en ses périodes pré-électorales s'oublie très vite.
Deux jours avant les élections de 2002, Mr Voise (appelé par les JT Papy Voise, histoire de rendre ce type symbolique) se faisait tabasser par une bande de jeune, les JT en ont fait leurs choux gras et aujourd'hui certains pensent que ce fait divers à favoriser l'arrivée de le Pen au second tour... mais voilà, ce qui n'avait pas été dit, c'est qu'apparemment le papy n'était pas aussi doucereux qu'il n'y paraissait. Le tabassage en règle a en réalité débuté par une altercation entre ce monsieur et la bande de jeune en question. Mr Voise aurait dit des propos racistes d'où serait parti l'embrouille. Cela n'excuse le geste en rien mais ça enlève un peu de l'aura du monsieur.
Les histoires tronquées sont nombreuses. Des faits non-dit. Des petites choses qui changent tout. Mais c'est malheureusement une des tares du gouvernement actuel (et certainement du suivant quel qu'il sera), ne réfléchir qu'à partir des données du problèmes les plus facilement assimilables par la population (la douleur de perdre un enfant par exemple.) La cause de la violence en banlieue n'est plus le peu d'avenir des jeunes mais les jeunes eux mêmes.
Pire. Ces facilités servent un discours politiques simplistes lui aussi. Pour coller "aux attentes des Français", on perd de la raison pour de l'empathie. Malheureusement les journaux télévisés suivent le pas, ils ont très bien compris que pour attirer il faut faire simple ("temps de cerveau disponibles" dixit Le Lay) donc tous le monde est content. Tout le monde sauf cette bonne femme qui est censé avoir les yeux bandés et qui juge avec une simple balance. Un côté pour l'accusation, un autre pour la défense. Simple et impartiale.
La télévision est un média sur lequel on peut faire passer n'importe quel image. Je suis plutôt bien placé pour savoir que l'on peut donner n'importe quel sens à n'importe quel plan (l'effet Kouletchov : contamination d'un plan par le suivant....) et donc que l'on est bien en train de parler de manipulation. Oui, nous sommes tout autant manipulés par les politiques que par les "familles des victimes"... mais bon, faut les comprendre aussi.
NB : Il y a quelques années est passé un documentaire plutôt moyen sur TF1 narrant l'histoire "classique" d'une mère ayant perdu sa fille dans un accident de la route. C'est cette mère qui avait demandé aux journalistes de faire un reportage sur le sujet. A un moment au cours du reportage, le "journaliste" pose (pour une fois) une question intéressante. "Pourquoi nous avoir appelé?" La réponse de la mère mèrite réflexion. "Car la mort de ma fille n'est comme aucune autre".